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Coupe du monde : « Le football féminin est un bon indicateur des rapports hommes-femmes dans la société »

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équipe de France de football féminin (par Ailura)Quel est le thème de vos recherches ? 

M-S A. : Je m’intéresse à la construction du genre et aux rapports hommes/femmes dans différents espaces sociaux.

Durant ma thèse, j’ai travaillé sur la construction des identités féminines dans l’espace du football. Le foot étant un espace dominé par les hommes, je voulais voir comment les femmes parvenaient à s’y intégrer.

J’ai commencé par faire un travail statistique où j’ai comparé le football à d’autres activités sportives collectives. On dit que le foot est une activité masculine, je voulais vérifier que les représentations correspondaient aux faits. Je me suis aperçue qu’il fallait nuancer le discours. Par exemple, le volleyball, sport pourtant moins connoté au masculin, compte moins de femmes licenciées (environ 50 000 licences féminines) que le football, (près de 70 000 licences féminines). J’ai ensuite étudié les sports connotés au féminin, comme les sports de glace féminisés à plus de 80 %. Là encore, toute proportion gardée, on recense moins de femmes pratiquantes (moins de 20 000 licenciées) que dans le football En résumé, si le football reste largement dominé par les hommes (plus de 95% des effectifs), les femmes ne se déportent pas systématiquement dans les sports moins connotés. Si la part des footballeuses semble insignifiante en valeurs relatives, elle l’est beaucoup moins en valeurs absolues et en comparaison avec d’autres pratiques sportives. Il est donc nécessaire d’avoir une autre lecture des chiffres et de la situation des femmes dans le foot, complètement aux antipodes de celle vécue par les hommes.

La visibilité grandissante du football féminin contribue-t-elle à réduire les a priori dont sont victimes les joueuses ? 

Oui, on ne peut pas le nier ! L’engouement médiatique et populaire lors de la dernière Coupe du monde féminine montre que les choses bougent. Le nombre d’articles sur internet a augmenté, la compétition bénéficie désormais d’une retransmission télévisée et beaucoup de gens s’y intéressent. Certaines pratiques changent donc progressivement même si des stéréotypes subsistent, de même que certaines inégalités de traitement. Par exemple, on a encore tendance à s’intéresser davantage à leur physique qu’à leurs performances. J’ai vu passer plusieurs articles du type « Qui est la plus belle footballeuse ? » !

Au quotidien, les filles peuvent désormais signer des contrats semi-professionnels. Quelques clubs en France, comme le PSG, Lyon ou Montpellier, professionnalisent la pratique féminine et permettent à certaines joueuses de vivre du football. Toutefois, cela reste infime : le plus gros contrat jamais signé est de l’ordre de 100 000 euros. C’est moins que le salaire mensuel des joueurs de Ligue 1 ! Donc, même si on a tendance à célébrer cette minorité, il ne faut pas oublier qu’il y a encore beaucoup à faire. Plus des trois quarts des licenciées se trouvent dans des situations précaires.

Durant mes observations, j’ai souvent accompagné les joueuses brestoises lors de certains déplacements. Par exemple pour aller jouer le dimanche à Lille, elles prenaient le car-couchette le samedi soir à 22h, et roulaient toute la nuit pour arriver au petit matin et jouer leur match en début d’après-midi. Ensuite, elles avaient juste le temps de prendre une douche après le match avant de repartir en car-couchette le dimanche soir pour rentrer chez elles autour de 2h du matin. C’étaient des étudiantes, des femmes qui travaillaient le lundi matin… Nous étions pourtant à un niveau de championnat national.

Bien sûr, l’équipe de France ne joue plus dans ces conditions, c’est l’élite. Les Bleues ont aussi accès au centre de formation de haut niveau à Clairefontaine. C’est une vitrine qui cache une grande disparité et précarité dans la pratique du football au féminin. La Fédération Française de Football agit pour améliorer les choses, mais cela va doucement, comme dans d’autres domaines où subsistent des inégalités hommes/femmes. Elle sait qu’elle a besoin des filles, qui constituent aujourd’hui une niche face à la stagnation des effectifs masculins. Il est donc nécessaire de briser le plafond de verre qui limite aujourd’hui l’accès des femmes aux instances dirigeantes.

Il faut tout de même noter que, pour la toute première fois cette année, une femme a été nommée arbitre en championnat masculin, en ligue 2. Mais à haut niveau, il n’y a pas encore de femme entraîneure.

Selon vous, à qui sont imputables ces inégalités ? Plutôt aux hommes, qui feraient barrage au développement du football féminin ? Ou aux femmes, qui auraient tendance à rester en retrait ? 

Je ne peux pas juger, mon travail n’est pas de trouver le coupable. Le football a été préalablement investi par les hommes et les femmes essayent aujourd’hui de trouver leur place. Cela doit se faire avec tout le monde car les réticences peuvent venir des deux sexes. Par exemple, j’ai entendu certaines femmes dire que le football masculinise les filles, que les joueuses sont homosexuelles, etc. L’éducation et la socialisation pèsent donc lourd dans la balance. Le football n’a jamais été producteur d’homosexualité !

Bien sûr, certains hommes campent à leur poste et refusent de céder leur place, mais beaucoup d’autres poussent et tentent de faire changer les choses. Nombreux sont les précurseurs hommes qui ont créé des équipes féminines et se sont engagés. On ne peut que leur en être reconnaissant.

Je rappelle tout de même que ce sont encore eux qui dirigent le football au féminin. Les trois quarts des clubs sont dirigés par des hommes. C’est une constatation, je ne dis pas que les clubs féminins devraient être dirigés par des femmes. Mais parallèlement, on ne retrouve pas de femmes dans le football masculin, en dehors des équipes juniors. Et dans ce cas, c’est un prolongement du rôle maternel.

Il faut savoir qu’aux Etats-Unis, la proportion de femmes dans le soccer est de 50%. Cela prouve que ce n’est pas ce sport en lui-même qui bloque les filles, c’est une question de culture. En France, j’ai notamment constaté que les femmes sont très peu présentes dans les clubs très anciens. Au niveau européen, cette situation se retrouve dans les pays de tradition latine, où le nombre de licenciées atteint à peine 5%. En Allemagne, ce taux atteint 20%. Dans les pays nordiques, il est encore plus élevé. Cela nous permet de faire un rapprochement avec les rapports hommes-femmes dans tous ces pays. En Suède, par exemple, on sait qu’un gros travail est fait sur la parité, au travail comme dans les instances politiques. Chez nous, les femmes ne représentent encore que 20% des députés à l’Assemblée nationale.

Site du laboratoire CIMEOS (sciences de l’information et de la communication)

 

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